OUROBOROS
Jeudi, 15 novembre 2007.
Alice, à quelles merveilles es-tu tenue aujourd’hui ? Que vas-tu faire de ta journée pour justifier le prénom choisi par tes parents ? D’ailleurs, te sens-tu assortie à ce prénom ? Que te reste t’il de la petite fille enjouée et quelque peu effrontée que tu étais ?
Un peu de rose aux joues, peut-être !
Qu’as-tu fait de tes longs cheveux châtain clair ?
Tu as coupé court au supplice imposé autrefois par ta reine mère.
« Il faut souffrir pour être belle ! » disait-elle en passant la brosse dans tes cheveux si fins, transformés par un sommeil agité en une véritable capuche de mailles. A chaque nœud, tu réclamais pitié. « Assez, maman ! Assez pour ce matin ! » Mais, sans relâche, elle poursuivait sa tâche. Il fallait que sa fille soit proprette.
« Ce n’est pas parce qu’on n’a pas le sou, parce qu’on est prolétaire, qu’il faut en avoir l’air. »
Va, ma fille ! Va, ma petite Caroline ! Je ne t’imposerai pas ce que j’ai subi. A neuf ans, tu as bien le droit de te coiffer seule. Une coupe au carré, comme la mienne, rien de plus naturel, rien de plus aisé ! D’ailleurs, cela convient mieux pour le karaté.
J’aime te savoir préparée à te défendre.
Voilà où vagabonde mon esprit, à peine éveillée. Je fais le lien d’une génération à l’autre comme une mise au point entre la nuit et le jour, entre le souvenir et la réalité, entre l’activité onirique pour ainsi dire inconsciente et l’organisation incessante du timing de la journée.
A six heures trente, le radio-réveil diffuse une chanson de Jean Ferrat où il est question du poète chilien, Pablo Neruda. Mon beau Juan, à mes côtés, m’attire à lui pour me souhaiter une bonne journée. Ses yeux noisette s’éclairent de reflets teintés de nostalgie.
Demain, vendredi, nous retrouvons ses compagnons d’exil pour une nouvelle soirée chaleureuse et émouvante autour d’un chili con carne et d’un vin rouge, chilien de préférence. Je me réjouis aussi d’assister à la représentation de danses folkloriques sud-américaines. J’en connais le répertoire musical que je ne me prive pas de réécouter quand j’en ai le loisir, pendant que je m’essaye à la peinture ou à la sculpture, c'est-à-dire trop rarement.
Pendant que mon bon Juan passe à la salle de bain pour se rafraîchir et enfiler sa salopette blanche, je prépare le petit-déjeuner qu’il prendra seul. Je le relayerai à la douche et revêtirai mon sempiternel jeans, taille 42.
Allons ! Nicolas, Caroline, ne lambinez pas ! Il est temps de vous lever.
Juan a juste le temps d’embrasser les enfants. Vrombissante d’impatience, la camionnette de l’Entrepreneur Lenoir, peinture en bâtiment, l’attend.
La fraîcheur matinale le sortira d’un reste de torpeur.
Le brouillard s’appesantit à ras d’un sol blanchi par une gelée précoce. Il faudra bientôt rentrer les vasques de fleurs de la terrasse et tondre une dernière fois la pelouse avant l’hiver. Un semblant de lumière opaque laisse deviner un lever du jour poussif, maladif.
Après ma matinée de consultations au Centre Médical du Service Public Fédéral - Sécurité Sociale, j’aurai à visiter à domicile cinq personnes handicapées, en incapacité totale et permanente de se déplacer. Heureusement, je dispose maintenant d’un GPS ! J’ai bien assez de stress sans devoir perdre mon temps à rechercher les adresses.
Liège est un véritable labyrinthe parcouru en tous sens par des automobilistes pressés et affolants d’inconscience, irrespectueux du code de la route et des limitations de vitesse.
Ce n’est rien en regard du pouvoir de décision que je représente pour ces personnes qui sont dans l’attente d’une reconnaissance de leur taux de handicap qui leur permettra de bénéficier d’avantages sociaux et éventuellement d’une allocation.
Je constate que les lois sont encore souvent inadaptées mais elles se modifient et évoluent constamment. Cependant, je m’insurge encore et toujours contre l’attitude bureaucratique répandue parmi nombre de mes confrères.
J’ai préparé un mémoire en forme de réquisitoire qui paraîtra dans le journal officiel de l’Ordre des Médecins. Par ailleurs, la date est fixée pour le forum que j’animerai à l’auditoire de l’Université de Liège afin de promouvoir une médecine humaniste, au-delà de la pratique clinique purement scientifique, intellectuelle. Les médecins n’ignorent rien des termes psychologiques ou psychiatriques nosographiques mais ils sont souvent, à proprement parler, coupés des émotions, les leurs et celles des « patients ».
J’ai beau me répéter que je ne changerai pas le monde, je ne peux m’en satisfaire comme je ne peux me satisfaire de mes imperfections. Le désir de vivre pleinement tous mes rôles m’anime et cependant, malgré toute l’énergie que je déploie, j’ai conscience de mes limites. Je tente de réaliser un impossible équilibre entre ma vie sociale, professionnelle, familiale, mon bien-être personnel et même mon développement spirituel.
J’admire mon fils Nicolas lorsque je le regarde danser harmonieusement. Je le vois conscient de son corps, de l’espace qui le contient et qu’il contrôle sans se faire violence à lui-même ni aux autres. Il n’a que treize ans mais je me le représente, projeté dans l’avenir, maître de sa vie, aérien, souple, efficace.
Tandis que je marche sur le fil, je ne sais si je parviendrai à tenir l’équilibre. Lequel du balancier ou du funambule détermine son maintien ? Lequel donne l’impulsion ? Sans doute est-ce une sorte d’alchimie du mouvement de l’un et de l’autre. L’immobilisme préfigure la chute. Surtout, ne pas s’arrêter ou alors juste assez : ni trop, ni trop peu ! Et reprendre sa marche que ce soit en avant ou en arrière. Ne dit-on pas « reculer pour mieux sauter ! » ?
Peut-être faut-il parfois régresser tel un enfant abattu par une maladie infantile et qui ensuite grandit et fortifie par bonds, ou franchit un nouveau stade de son évolution.
Dans moins d’un an, je parviendrai au terme de mon septième cycle de sept ans. Que me réserve l’avenir ? Vais-je chausser des bottes de sept lieues ? Suis-je en train de me tromper d’histoire ?
Trêve de questions ! Dans l’immédiat, je m’invite à vivre l’instant présent.
Je passe prendre à la réception les dossiers classés suivant l’ordre chronologique des convocations. Je salue les personnes présentes dans la salle d’attente et pénètre dans le bureau de consultation. Je me débarrasse rapidement de ma veste en jeans, m’attable et consulte succinctement le premier dossier.
Ensuite, j’invite mademoiselle Melek, accompagnée de sa mère à entrer et à s’asseoir.
Ma tâche se limite à proroger, infirmer ou réévaluer le pourcentage de handicap à dater de la nouvelle demande. J’éprouve du dépit en constatant les lourdeurs administratives de l’application stricte de la loi.
Après avoir examiné Melek atteinte de surdi-mutité et quasi-aveugle, et avoir pris congé d’elle, je ne peux m’empêcher de laisser resurgir un souvenir empreint de dégoût, qui me revient comme le ferait un élastique trop tendu.
J’ai sept ou huit ans lorsque ma mère me raconte le fait suivant qu’elle prétend authentique. Chaque matin, dans chaque oreille de son enfant, une « mère » introduisait plusieurs perce-oreilles qui lui grignotaient le cerveau. Un jour, il la supplia : « s’il te plaît, maman, rien qu’un aujourd’hui ! ».
Tout enfant que j’étais, je mesurais l’horreur de ses dires et sa toute-puissance. J’éprouvais des sentiments ambigus à son égard : de la terreur, du ressentiment mais aussi du respect et même de l’amour. Vraiment, combien elle était aimable : jamais elle n’avait porté la main sur moi et elle m’accordait tous les soins nécessaires, si ce n’est …
En même temps, j’étais une petite fille timide, soumise et capable de compassion au risque de m’effacer devant les autres et de ne pas prendre en compte mes propres désirs. C’est ainsi que j’ai appris à confondre amour et crainte. Je me devenais étrangère. Je perdais déjà ma spontanéité, ma fraîcheur, ma candeur.
En voilà assez ! Reprends tes esprits, ma fille !
Passons au suivant !
Jean-Pierre, âgé de vingt et un ans, et sa mère s’installent.
Voilà un jeune homme atteint, suivant le diagnostic de son médecin traitant, de débilité et de schizophrénie. Apparemment taiseux, il est capable de violence lorsqu’il est frustré. Il souffre aussi d’incontinence fécale. Il est incapable de se lever le matin pour prendre le bus qui le conduit à l’école spéciale.
Etait-ce le comportement surprotecteur de la maman qui avait influencé défavorablement la décision du médecin inspecteur précédemment ? Etait-ce l’incapacité de la maman, elle-même débile mentale, à fournir les protocoles d’examens spécialisés afin d’apporter la preuve du handicap de son fils ?
Je fulmine contre l’hypocrisie de la société qui, au nom de la liberté et du respect de la personne, a une attitude permissive irresponsable en matière de procréation des handicapés. Combien, faute de moyens humains et économiques suffisants, échappent à un accompagnement psychosocial qui leur permettraient de prendre des décisions plus éclairées ?
Finalement, n’est-ce pas ce système même d’allocations que je pérennise qui est contestable ? Ne suis-je pas un agent de cette hypocrisie sociétale et politique alors que, paradoxalement, j’éprouve la satisfaction du devoir accompli consciencieusement ? Largement payée, parce que garante du bon usage des deniers publics, puis-je me targuer de contribuer à assurer le mieux être des handicapés ?
Parallèlement à ces réflexions, le problème d’incontinence des selles de J-P éveille en moi une analogie d’ordre psychosomatique.
Freud invitait à penser « sphincter ». Quelle part de violence d’orientation sadique traduit cette incontinence des selles ?
Cela peut sembler élaboré mais ces idées me traversent rapidement l’esprit alors que je rédige mon rapport médical.
Comme un boomerang, des souvenirs me reviennent.
Enfant, lorsque j’avais une frayeur ou que ma mère se l’imaginait, elle me commandait : « va uriner, surtout ne te retiens pas, ce n’est pas bon ! » Me prenait-elle pour un bébé ? Cela me mettait en colère mais j’obéissais.
Cependant, ma mère n’encourageait pas l’expression des sentiments de peur et de colère. Ainsi, lorsqu’elle me refusait une crème glacée, j’étais frustrée. Je ressentais une rage impuissante à son égard et je m’en voulais de ma couardise, de mon incapacité à me révolter. Inévitablement, je pleurais puis je saignais du nez. Je me vidais de mon
sang, à gros bouillons et craignais de m’étouffer. J’éprouvais une angoisse de mort.
Ainsi, la peur et la colère étaient-elles associées puis refoulées pour éviter l’angoisse.
Aujourd’hui encore, je ne les identifie pas souvent, je les ignore. Je vis dans le déni. Mon corps se venge : je fais une cystite.
Ma peur du sang explique probablement pourquoi je me suis orientée vers ma carrière actuelle plutôt que de pratiquer la médecine.
A quarante-huit ans, ces symptômes s’estompent, se transforment. Habituellement avare de phrases, j’ai des accès d’hémorragies de mots. Autant je suis pudique dans mon style vestimentaire, autant je suis impudique dans l’expression de mon vécu.
Vendredi, 16 novembre 2007.
Ma semaine de travail s’est terminée sans encombre ; je rentre chez moi sur l’heure de midi et je me reprécise l’objectif que je poursuivais lorsque j’ai pris la décision de consulter une psy.
Bien des femmes, pour compenser leurs manques ou en récompense des efforts de tous les instants consacrés à combler leur famille, s’offrent de temps à autres de petits plaisirs compensatoires. Certaines s’achètent un parfum, un bijou, un vêtement ou des chaussures qui les tentent ; d’autres se paient un rendez-vous au salon de coiffure, une séance chez l’esthéticienne, des soins de balnéothérapie, … Les sociétés commerciales l’ont bien compris qui font appel à la publicité pour les encourager à mettre le prix pour soigner leur « look ». «L’Oréal, parce que je le vaux bien ! », n’est-ce pas ?
Moi, Alice, je méprise ces attrape-nigauds. Je me coiffe, je m’habille parce qu’il le faut bien. En fait, ce sont d’autres valeurs qui motivent les soins que j’apporte à ma personne. J’ai donc décidé, il y a quelques mois, de mettre le prix, non pour découvrir mon style en tant que femme, mais quelle femme je suis, qui se cache derrière mon apparence ou que cache mon manque d’intérêt pour mon apparence.
Ce vendredi après-midi, pendant que Nicolas et Caroline suivent leurs cours et avant que Juan ne rente du travail, je me rends à mon rendez-vous chez la « psy ».
Ici, c’est chez elle et je troque ma place de médecin contre celle de client. La différence de fauteuil, bien qu’il soit confortable, le prouve.
« Bonjour, Madame ! » me dit-elle en me serrant franchement la main. « Prenez place ! »
Une fois installée, un moment, je scrute le bleu de ses yeux.
« Je vous écoute. »
Ce qui me vient à l’esprit concerne mes questionnements d’hier matin à propos de mon prénom, homonyme d’une cousine tôt décédée et des attentes que je lui suppose de ce fait ainsi que des séances de brossage interminables que ma mère m’imposait. J’évoque aussi les essayages des vêtements qu’elle cousait elle-même avec des tissus dénichés « Dieu sait où ! » et les sensations de picotements qui me montaient des pieds à la tête.
- Diriez-vous que vous viviez cela comme une souffrance ?
- Oui, cela m’était insupportable mais, de plus, ces vêtements cousus main me semblaient tellement différents de ce que portaient les autres enfants. Je me sentais singulière.
- En référence à ce que vous disiez tout à l’heure, pensiez-vous que « souffrir pour être belle » ne vous rendait belle ni à vos yeux ni aux yeux des autres enfants ?
- Oui, c’était un mensonge. On ne devrait jamais souffrir pour être belle. Je me révoltais contre cette idée. D’ailleurs, est-ce qu’on dit pareille chose à un garçon ?
- Ainsi, vous vous sentiez différente …
- J’étais aussi maladroite dans les jeux de fille : la marelle, les rondes,… Je me sentais empotée. Je ne sais si j’étais vraiment rejetée par mes petites compagnes de classe mais j’étais très sensible aux remarques ou aux railleries. Il m’est arrivé de me sentir trahie par celles que j’avais élues comme amies.
- Avez-vous décidé alors que vous ne seriez pas comme ces petites filles ?
- Oui ! Il se peut que je me sois isolée. Alors, comme les enfants d’école gardienne partageaient la cour de récréation avec les filles de primaire, je jouais les grandes sœurs auprès d’un petit couple de faux jumeaux, Pierre et Chantal. Ils étaient charmants, blonds aux yeux bleus mais Chantal avait, comme sa mère, un visage angélique et, comme elle, un strabisme sérieux. Leur mère boitait et semblait une pauvresse. En leur absence, je longeais la cour des garçons et j’observais leurs jeux. Hors de l’école, je les rejoignais. Ils me respectaient en tant que fille qui sait jouer aux billes. J’étais même habile. Ils acceptaient que je prenne le rôle d’arbitre dans leurs démêlés. J’avais pris l’habitude de porter des shorts ou des pantalons car j’avais surpris leurs regards lorsque je m’accroupissais pour jouer aux billes : au triangle, au carré, au cigare. Il m’est aussi arrivé de sortir de la maison en cachette, sous la pluie, après m’être déguisée en garçon : j’avais revêtu des habits de l’un de mes frères, trop grands. Je voulais passer « inaperçu » ! Mes parents m’ont cherchée et j’ai été punie.
- Pensez-vous que vos tenues asexuées ont pour objectif de passer inaperçue, d’échapper au regard des hommes ?
- Oui. Je me souviens du regard que m’avait lancé un jeune homme alors que mes parents reconduisaient des visiteurs sur le seuil de la maison. Malgré mes dix ans et demi, il ne faisait aucun doute que j’étais pubère. Je m’étais sentie déshabillée. J’avais peur de sortir et si je ne pouvais y échapper, je me retournais régulièrement pour vérifier que je n’étais pas suivie.
Désormais, il fallait que je porte des vêtements amples pour cacher ma jeune poitrine tant aux filles qui m’enviaient qu’aux garçons qui m’épiaient.
- Comment vous expliquez-vous l’attention que vous portiez alors au regard des autres ?
- Je suppose que cela a un rapport avec une séance de toilette alors que j’avais quatre ou cinq ans. Mon oncle célibataire nous rendait visite tous les soirs. A l’époque, mes parents n’avaient pas de salle de bain. Il n’y avait de chaleur suffisante que dans la pièce où trônait un foyer au charbon. Mais, ce soir-là, la cheminée tirait si fort que le feu avait pris dans l’armoire murale attenante qui contenait nos journaux, livres et albums.
J’étais nue et dans un état de panique tel que je criais et sautais sur place, attirant l’attention sur moi sans le vouloir. Nul ne songeait à me rassurer. Je ne sais ce que j’ai lu dans le regard de mon oncle : se moquait-il ? Je pense que ma peur a fait place à la colère. Ma mère gardait tout son sang froid pendant que mon père étouffait les flammes. J’étais censée imiter l’attitude impassible de ma mère.
La « psy » regarde sa montre et m’invite à poursuivre la semaine prochaine.
Telle que je la vois, elle est mon aînée de six ou sept ans, féminine, svelte, bien coiffée, bien maquillée, bien chaussée, bien vêtue, cultivée, intelligente, sûre d’elle et de son charme. Je l’imagine mère attentive à ses enfants adultes et indépendants. Sans doute est-elle maîtresse de maison accomplie, sait-elle recevoir du beau monde, paraître en public, se faire des amis. Son veuvage depuis une dizaine d’années est de notoriété publique.
Lorsque j’aborde en séance mon sentiment de solitude malgré ma vie familiale, il lui arrive de déclarer qu’il en est ainsi de la solitude des psychanalysés et …des psychanalystes ! J’en ai conclu qu’elle est désireuse de vivre à nouveau une vie de couple mais n’a pu dénicher l’oiseau rare. Si trop de clairvoyance nuit, à quoi bon la psychanalyse, alors ?
Et cependant, ce n’est pas l’affaire d’une demi-heure, c’est l’affaire de tous les jours : Alice, tu as du pain sur la planche. Et ton mari, dans tout ça ? Comment as-tu fait pour lui plaire ? Comment a-t-il été séduit ?
***
Vendredi, 16 novembre 2007.
Il est près de minuit. Nous rentrons tous les quatre de cette soirée que nous attendions avec plaisir. Mais l’ambiance était à la tristesse. Nos amis chiliens nous ont appris le séisme du quatorze novembre qui a fait des victimes. Juan, généreux, prévoit une réunion dès neuf heures pour organiser leur participation à l’aide humanitaire.
Nous nous couchons éreintés et abattus. Juan fourbu par sa journée de travail tombe comme une masse. Moi-même, bien qu’agitée et soucieuse, je finis par sombrer dans un sommeil superficiel jusqu’à trois heures. Là, de petites phrases s’imposent à moi.
J’ai entrevu la géhenne.
Horrifiée par ses ténèbres,
J’ai appelé la lumière
De tous mes vœux.
Elle est devenue mienne.
J’ai rencontré le soleil
Sans m’y brûler les ailes.
Il a déployé ses rais
De tous ses feux.
Il a fait des merveilles.
Mon cœur était à feu
Et à sang.
Comme une encre vermeille,
Comme le vin des noces
S’écoulant sans noblesse
Ce sang maintenant afflue
En flots bleus.
Mon âme était désespoir
Et crainte.
Elle s’enchante et espère
Comme un cheval vainqueur
Au galop, sûr de la main
Qui le tient à la crinière
Et qu’un mot apaise.
J’ai connu la géhenne
Et ma plainte.
Je m’en suis détournée.
J’ai honni la lumière.
Elle m’a apprivoisée
Peu à peu.
Je l’ai embrassée.
Depuis elle me suit
Et me précède aussi.
Sans comprendre, j’éprouve tout à coup un sentiment de victoire sur les fantômes de l’enfance, une sensation physique de puissance, un besoin pressant de partager, un désir urgent de le manifester. Tout mon corps est en éveil pendant qu’à mes côtés mon doux Juan, nu comme un enfant fragile, dort, absorbé par la nuit, englouti sous ses rêves, indifférent à mon appétit vorace. Mon pyjama qui ne m’a pas quittée ne me protège plus : toutes mes terminaisons nerveuses sont réceptives à sa chaleur, à ses mouvements imperceptibles des membres. Son souffle m’effleure, me chatouille les narines qui se dilatent pour aspirer son haleine. Mon regard se tend vers son visage d’enfant paisible. Je m’approche de lui jusqu’à le frôler ; l’impression de chaleur s’accentue. Mon corps est tendu tout entier vers lui. Je le fixe de mes yeux brûlants avec l’espoir insensé qu’il va répondre à leur appel muet.
Si Alain Bashung me chantait ici et maintenant « Osez, osez, Joséphine ! », est-ce que ça m’aiderait à rompre avec mes habitudes de « respect du sommeil d’autrui » ? Cet autrui est mon mari que j’aime. Rompre ! Il faut rompre avec toutes mes inhibitions.
Aujourd’hui peut-être ou alors, demain…ou peut-être jamais.
Dans ces circonstances, comment y penser quand je sais que de pauvres gens sont sans abri, qu’ils souffrent là-bas au Chili ou même ailleurs. Comment puis-je tout rapporter à moi, à nous, quand lui ne dort que pour être prêt à agir pour eux ?
Pourtant, si demain je lui dis que je l’ai vivement désiré, vainement attendu, il me reprochera de ne pas l’avoir éveillé. Il me dira qu’il avait tant espéré un mot, un geste de moi mais que dans son attente inavouée et vaine, le sommeil l’avait emporté. Nous nous serons manqués une fois encore. Je me sentirai coupable et je lui en voudrai.
Me voilà bien, maintenant ! Toute cette énergie confinée dans ce corps incomplet, inquiétant d’ouverture, effrayant de moiteur, lancinant de pulsations. Les tempes me battent jusque dans le bas-ventre ; mon cœur s’emballe. Je me désespère. Je me déprime. Je pleure.
Je pleure sur eux, je pleure sur Juan, je pleure sur moi.
De bonnes grosses larmes chaudes coulent jusqu’à la commissure de mes lèvres. Je les bois. Elles me réconfortent comme dans mes chagrins d’enfant. Au moins, je connais !
***
Samedi, 17 novembre 2007 à 22h45.
Chère amie,
Cécile, j’espère que tu vas bien et que ton prochain courrier me le confirmera. Tu sais combien j’apprécie nos échanges. Ta différence m’est précieuse même s’il m’est arrivé de heurter tes principes ou ta sensibilité. En m’exprimant à propos de mes états d’âme, c’est un peu comme si je me parlais à moi-même, à un autre moi-même. Mais quel est l’intérêt de se parler à soi-même ? La boucle est bouclée bien vite et je n’ai plus qu’à la « boucler »…
Je ressemble au serpent qui se mord la queue.
Ces derniers temps, j’ai beaucoup pensé à l’héritage émotionnel que m’a laissé ma mère. Bien que disparue, toutes cendres éparpillées, alors que je me persuade qu’elle ne me manque pas, elle est partout autour de moi, à tout instant, au détour de mes moindres pensées, à l’origine et à la fin de mes moindres gestes. Elle fait partie de l’univers, de mon univers. Ainsi, elle, qui se voulait universelle, y est-elle parvenue. A-t-elle aussi obtenu les réponses à toutes ses questions lors de cette longue phase de lâcher prise, d’abandon de toute révolte, de toute revendication, de toute plainte ? A-t-elle découvert l’indicible ? En imposant à ses enfants une forme d’absence imparfaite, une vie sans vie, sans paroles et sans regard, une vie paisible et apaisée, les préparait-elle à son absence ?
Comment te dire cette impression de possession, d’envahissement, lorsqu’elle a rendu son dernier soupir alors que, respectueusement, je l’invitais à partir en paix si elle devait partir maintenant ? Elle ne me manque pas ; elle est lovée en moi, allégée de son enveloppe charnelle, exonérée de toute souffrance, libérée de son moi.
Quand je te l’ai décrite comme un être impassible ou quand je parle de mon enfance avec ma psychothérapeute, je n’exprime que la part d’ombre qu’elle étendait sur moi.
Que le vent souffle, que le brouillard se lève et que perce le soleil !
Je l’ai vue ouverte à la discussion.
Je l’ai vue parfois légère, danser sans relâche.
Je l’ai vue parfois légère, courant sur la neige, sans crainte.
Je l’ai vue parfois légère, riant d’une plaisanterie comme une gamine.
Je l’ai vue, à l’âge mûr, plus jeune que les jeunes, et rajeunissant encore lorsqu’elle jouait avec mes enfants, petits, et ses autres petits-enfants. Je l’ai vue chanter, rire et faire le clown.
Si « le rire est le propre de l’homme », il est aussi une manne céleste, un levain, un remède, une potion magique pour l’enfant, celui qui est, celui que nous avons été et celui qui subsiste en nous. Il est une thérapie en soi, la meilleure qui soit. C’est aussi un anesthésiant. N’est-ce pas une bonne piste pour un médecin ?
Le rire n’exclut pas la tendresse ; plus on en donne, plus on en reçoit. Je ne m’interdirai que « le rire du pendu », celui qu’on déclenche intérieurement quand on se moque de soi-même au moment où l’on prend conscience qu’on s’est saboté.
Sais-tu bien quelle idée germe en moi ? Je vais m’employer au rire, au mien et à celui des autres. C’est le seul cas où je conseille l’automédication ou la prescription sauvage.
« On ne voit bien qu’avec le cœur, l’essentiel est invisible pour les yeux » écrivait
Antoine de Saint-Exupéry. C’est si vrai ! Et j’ajoute : on ne soigne bien qu’avec le rire, la médecine est un pansement plus ou moins actif.
Voici la recette du bonheur que je concocte !
Pour bien rire à l’aise, il faut d’abord apprendre à bien respirer. Il convient de rejeter l’air vicié lentement, de se vider à fond, de prendre conscience du relâchement des muscles de l’abdomen et de la cage thoracique, jusqu’à oublier les préoccupations, les émotions négatives. Ainsi, il faut expirer pour mieux inspirer. Expirer ? Rien à voir avec la mort ; tout à voir avec la vie ! Donc, pour me réapproprier mon corps, je vais me réinscrire à un cours de yoga et m’y appliquer à domicile un peu tous les jours : matin et soir.
Ensuite, pour lui permettre d’exprimer les sentiments de tendresse, d’amour et de joie, je me vois bien participer à un stage de mime. J’aimerais rendre hommage à Marceau.
Après, je m’informerai car je présume que Liège abrite une école de cirque en famille. Qui m’aime me suive ! J’espère que Juan, Nicolas et Caroline m’y accompagneront. Certains exercices acrobatiques ne seront peut-être pas à ma portée mais le porteur ou l’accessoiriste est souvent sollicité. J’ai ouï dire que cette expérience en famille favorise la confiance et renforce les liens.
J’aimerais aussi apprendre à présenter de petits spectacles de clown. Même en pédiatrie dans les cliniques et dans les résidences pour personnes âgées, ils sont les bienvenus. Qui sait ? A force de me grimer ; je finirai peut-être par trouver naturel de me maquiller.
J’adore les mots et je n’aime rien tant que certains très bons sketchs de feu Raymond
Devos.
Je pourrai peut être en écrire puis les jouer…
Voilà, je changerai de maîtres à penser et à panser ! Je serai la réplique féminine du Bourgeois Gentilhomme de Molière, avec le ridicule en moins mais le rire en plus.
Rassure-toi, Cécile, je ne suis pas devenue tout à fait déraisonnable. Je vais devoir étudier le moyen de combiner tout cela avec ma vie de famille, mes obligations professionnelles et mes engagements. Mais il se peut que je réduise mon implication sociale au profit d’un meilleur équilibre personnel et familial. Je devrai apprendre à faire confiance à d’autres personnes motivées et à déléguer.
Laisse-moi un peu de temps ! Je te tiendrai au courant.
Je n’ai pas pour habitude de te dévoiler mes secrets d’alcôve mais chiche que ce programme pourrait avoir des retentissements heureux !
Ne souris pas ! Je suis très sérieuse. Tu me connais.
Au plaisir de lire bientôt tes commentaires et toutes autres choses que tu aimerais partager !
Je t’embrasse.
***
Je suis tout émoustillée d’avoir couché sur papier des projets tout juste ébauchés. Ma lettre à peine terminée, je me demande si je la posterai. Ne serait-il pas plus sage d’en discuter avec Juan ? Il sera encore temps de soumettre ces idées aux enfants une fois que j’en aurai mesuré la faisabilité.
Ce samedi, Juan est absent. Il est tout occupé à la mise en œuvre des modalités de l’aide humanitaire qu’il a mise au point avec nos amis chiliens. Ils ont rejoint un autre groupe à Bruxelles. Il ne rentrera pas cette nuit. Les enfants sont couchés. J’ai trompé l’ennui causé par son absence en communiquant virtuellement avec Cécile. Maintenant, je me rends compte que j’attends impatiemment de ses nouvelles. Il m’avait assuré qu’il me joindrait sur mon GSM.
Il est minuit et rien encore ! Vais-je prendre l’initiative, au risque de le déranger ?
- Allo ! Juan ! Comment vas-tu ? Est-ce que tout se passe comme tu veux ?
- Chérie, je suis content que tu m’appelles. Je n’ai pas encore eu une minute à moi. Nous finissons de charger le camion. Ensuite, nous allons à Zaventem. La nuit ne fait que commencer. Il faut que … Mais je te raconterai à mon retour. Dis-moi plutôt comment il se fait que tu ne sois pas encore couchée ? N’es-tu pas fatiguée ?
- Je m’ennuyais de toi. J’avais l’esprit en effervescence. Assez loin de tes préoccupations immédiates !
- Comment donc ? Tu excites ma curiosité. Raconte !
- Penses-tu ? Peux-tu te libérer suffisamment longtemps ?
- C’est à ce point ? Là, tu m’inquiètes.
- Oh ! Rien d’urgent !
- Ils viennent de fermer la bâche. Et après l’effort, le réconfort ! On distribue des sandwiches et des boissons chaudes. Vas-y !
- Je ne veux pas t’ennuyer. Tu as mieux à faire.
- Ne te fais pas prier ! Dis-moi à quoi tu rêves ! Ce que tu as à me dire m’intéresse plus que tout autre chose.
- Tu ne diras plus ça quand je t’aurai expliqué. Ce sont des futilités…
- Tu es tout sauf futile !
- Bon ! J’accouche. Voilà ! J’ai pensé qu’il manque à notre famille une touche de légèreté, de fantaisie, de plaisir de vivre. Nous sommes heureux mais nous le sommes avec tellement de discrétion que nous ne nous en apercevons même plus. Nous sommes sérieux même dans nos loisirs, même dans notre intimité.
- Qu’est-ce que tu racontes ?
- C’est vrai ! J’ai l’impression d’être constamment dans l’autocontrôle, comme si j’étais perpétuellement constipée…et que mon comportement est communicatif : on se retient. J’ai décidé de changer ça.
- Mais enfin, Alice, tu me surprends. Jamais je ne t’ai entendue te plaindre de notre mode de vie. Tu confonds le plaisir et le bonheur. Quand je rentre chez moi, quand je te retrouve à la maison si tu n’as pas été retenue par tes propres activités, je pense que j’ai droit à un peu de calme et de tranquillité.
- Comprends-moi, Juan ! Je ne te reproche rien et je ne t’impose rien. J’envisageais simplement de reprendre des cours de yoga, de me changer les idées en m’inscrivant à un stage de mime. Je ne pensais à aucun changement fondamental.
- Heureusement !
- J’ai besoin de me recentrer sur mon équilibre personnel, sur notre cohésion familiale, de prendre du recul par rapport à mon métier, à ma vie sociale. J’ai recherché les moyens de répondre à ces besoins.
- Est-ce là tout ?
- Non, c’est vrai, j’ai imaginé tout un programme en réfléchissant aux vertus du rire. Je pensais vous proposer, à toi et aux enfants, de nous inscrire dans une école de cirque en famille afin d’avoir une activité commune plus ludique, de rencontrer des gens différents…
- Alice, tu n’apprécies plus nos fréquentations ? Quel est ce besoin de changement ? Tu m’excuseras mais je ne suis pas chaud pour te suivre dans tes délires. J’en ai assez entendu pour ce soir.
- Ma nouvelle recette du bonheur te semble indigeste, on dirait. Je suis surprise de ta réaction, et indignée. Jamais tu ne m’as parlé sur ce ton ni accusée de délirer !
- Nous en rediscuterons à mon retour. Je suis cassé.
- Ce n’est pas ce que je voulais.
- Je crains que tu ne sois sous influence. Je me demande si ces fameuses séances de psychothérapie te sont bénéfiques. Tu remets tout en question et plus rien ne semble te combler. Je me sens insuffisant, castré et largué.
- Juan, tu peux être assuré que tu n’es pas concerné par cette psychothérapie. Il s’agit d’un travail d’évolution personnelle.
- C’est bien ce que je disais, Alice. Tu évolues dans un sens que je n’ai pas désiré et je suis largué.
- Tu te trompes. Je cherche à découvrir ce qui freine ma féminité pour être plus proche de toi.
- Alice, tu avoues ton éloignement, ta distance !
- Juan, reconnais que les mots que tu emploies confirment que tu as constaté le malaise mais tu préfères nier le problème. Le mettre à jour, c’est nous donner, me donner des chances de le résoudre.
- Je pensais que nous ne reviendrions jamais sur ce sujet. Lorsque nous nous sommes connus, j’ai été le seul, le premier en tous cas, à recueillir ton secret. Après ça, la fillette
que tu étais n’avait plus le même regard : l’école de l’Allée Verte n’avait plus de vertes que l’appellation … et la couleur de la salopette et des bottes en caoutchouc du concierge.
J’espérais que tu oublierais, que mon amour t’aiderait à oublier. J’ai juré de t’aimer telle que tu étais et je t’aime telle que tu es.
- Juan, ton amour est mon refuge, mon réconfort, ma survie. Merci d’être toi !
- Alice, je t’aime très fort. Sois patiente, je reviens aussi vite que possible. Mais en attendant, réfléchis bien à ce que je te dis : je t’aime comme tu es et je ne veux pas que tu changes. Ne prends pas le risque de me déplaire ! Je t’embrasse fort.
- Moi aussi…
Juan coupe la communication. Je n’attends plus rien ce soir. J’ai froid, je frissonne. Je tremble sans discontinuer. Mon estomac se resserre. Je me précipite vers les toilettes.
Je ne vais pas tarder à ressentir des spasmes et à rejeter un reste de bol alimentaire acide et ce, jusqu’à ce que j’aie évacué toute ma bile. Je suis vidée dans tous les sens du mot.
Je me prépare un thé à la camomille. Mes vêtements me maintiennent un semblant de volume et de rigidité telle une momie, ses bandages. Je suis bourrée d’une sorte de torchis en ouate cotonneuse, imbibée de je ne sais quelles essences. L’odeur du tanin dont on saupoudre les peaux séchées des lapins trucidés, égorgés, écartelés, dépiautés, énucléés…me monte au nez.
Je m’assois à la table et je laisse courir mon stylo à bille sur une feuille vierge. Il n’y a que l’écriture qui puisse être à la fois libre et automatique. Je chantonne « La petite sorcière malade » de Julien Clerc : « La petite sorcière est morte ; on a cloué sur sa porte… »
J’écris, j’écris. Voilà ce que j’ai écris !
Mes yeux verts sont devenus vert-de-gris. Ils ne se portaient plus qu’à hauteur de poitrine, entre l’estomac et le menton des adultes.
Serpent hypnotisé par des yeux gris d’acier et des paroles mensongères, je me protégeais des coups d’assommoir et j’évitais qu’on me jette tête la première au fond du panier d’osier.
Mes yeux se sont voilés. Tiens ! Voilés, même mot employé à propos des roues de bicyclette ! Enfants, nous, les filles, posions l’engin sur sa selle et son guidon. Une carte à jouer fixée à un rayon par un pince linge, nous actionnions à la main le pédalier pour entendre la musique répétitive qui s’élevait. Les garçons en fixaient plusieurs et s’élançaient à toute vitesse : le balayage des rayons par les cartes imitait bien les pétarades d’une motocyclette.
Mes rires, de loin en loin, y ressemblaient. Ils n’avaient plus le son cristallin de la cascade, de l’eau tombée en avalanche.
J’ai renoncé à rencontrer le regard malicieux de mon père. Lorsqu’il souriait, ses yeux bleus mi-clos, en amande, éclairaient son teint buriné sous un éventail de rides d’expression, profondes.
J’ai renoncé aussi à lui confier mes petits pieds gelés qu’il massait avec application avant de les tenir chaudement au creux de ses mains. C’était alors un grand sentiment de sécurité, la marque suprême de sa tendresse qui m’envahissait le cœur. Pour ne pas fondre de tendresse, il finissait par un petit jeu : il m’étirait un orteil à la fois en commençant par le grand qu’il nommait « petit poucet », « Jean Lariguet », « Jean le petit »…où est-y ? Le voici !
Je t’ai tenu à l’écart. Plus de vingt ans après ta mort, je te le dis pour la première fois : « Papa, tu me manques ! »
Souvent, lorsque le sommeil me fuit, j’éprouve le besoin d’écrire, d’épancher mon sang d’encre, de purger mon mauvais sang, de déverser ma lave et de me répandre en longues phrases démesurées. Ensuite, le calme reflue en moi et je redeviens paisible comme un volcan éteint. Je ne sais pas toujours si les sédiments qui recouvrent mon environnement le fertilisent ou s’ils l’enflamment détruisant tout sur leur passage.
Parfois, il m’est arrivé d’utiliser les mots, sans prendre les précautions d’usage, comme si je manipulais de la dynamite et faisais fi du mode d’emploi, et ils m’explosent à la figure.
Dimanche, 17 novembre 2007 à 2 heures du matin.
Chère Cécile,
Pour que tu puisses suivre les reptations de ma logique toute personnelle, je t’adresse en annexe la lettre que je t’ai écrite juste avant de joindre Juan sur son GSM. En effet, à l’heure qu’il est, Juan doit se trouver à Zaventem pour charger l’avion à destination du Chili. Tu sais qu’il est déterminé et infatigable quand il s’agit de venir en aide aux victimes des accidents climatologiques de plus en plus fréquents. Cette fois, il l’est d’autant plus que son pays d’origine vient d’être touché.
J’ai été mal inspirée de faire allusion aux projets que je mijotais. Il a insisté pour savoir et mes réticences n’ont fait que l’intriguer. J’ai dû m’expliquer. Je suis toute ébranlée car il s’y oppose et pense que je m’éloigne de lui.
En quelques secondes, mon ton léger et jubilatoire est retombé, decrescendo. S’en est suivi un épisode de réminiscences de l’enfance suite à ce « secret » dont je t’ai parlé et auquel il venait de faire référence s’étonnant que son amour ait été impuissant à en effacer les traces. Ces flash-back m’ont permis, je le crois, de faire le tri et de rechercher le bénéfice de mes expériences passées.
Il suffit ! Il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Toute généralisation est excessive. Pourquoi me priver de la tendresse de mon mari, comme je me suis privée de celle de mon père ? Tous sont innocents de la faute d’un seul ! Tu souligneras sans doute qu’il s’agit là aussi d’une généralisation.
J’ai fait mon deuil de mes parents ; je n’ensevelirai pas mon couple. Je nous tiendrai enlacés comme ces serpents se mordant mutuellement la queue qu’on nomme l’ouroboros, emblème de la création. Il paraît que dans la civilisation grecque, le serpent était aussi celui de la guérison par la sagesse, le symbole de la Grande Mère, de la sagesse intuitive, du mystère féminin. Cela rejoint mon ascèse, ma quête.
Comme l’ouroboros déroulant ses anneaux, je me nourris de moi-même. Les ingrédients de mon histoire, année par année, je les digère lentement mais sûrement : du producteur au consommateur.
François Pirette, l’un de nos humoristes, a dit : « On devient ce qu’on mange ! » Si cela n’était pas si ridicule, si j’étais un serpent, serais-je alors une couleuvre, inoffensive, me semble-t-il, comme la coronelle ? Car dans ma vie, j’en ai avalé des couleuvres par crédulité ou lorsque j’ai subi des affronts sans réagir.
Quoi qu’il en soit, je préfère penser que mon parcours de vie est parsemé de mues successives dont je ressors renouvelée un peu comme un phénix qui renaît de ses cendres.
Qu’en penses-tu, Cécile ?
Tu sais, je ne croyais pas ma phrase si juste quand je t’écrivais que « lorsque je m’exprimais à propos de mes états d’âme, c’est un peu comme si je parlais à un autre moi-même ». En fait, j’ai failli m’appeler Cécile ou Marie-Cécile. C’était le vœu de ma mère. Elle y a renoncé pour plaire à mon père et à ma tante, qui venait de perdre sa petite Alice. C’est comme si je devais reprendre le flambeau, poursuivre une vie trop tôt éteinte, remplir de mon souffle et de mes rires le vide affectif de ma tante. Car elle fut presque omniprésente. Jusqu’à l’âge de dix ans, elle était comme une seconde mère, complètement différente. Autant l’une était occupée, active, volontaire, autant l’autre était disponible et craintive. J’étais au croisement de deux influences.
Et tu voudrais que je sois simple, sans ambiguïté … ?
Ensuite, ma tante a déménagé au nord du pays pour élever le bébé de sa fille aînée. Je me suis sentie oubliée, abandonnée. Ce sentiment de perte s’accompagnait de l’angoisse de perdre ma propre mère. Je l’avais vue emmenée en ambulance, blanche comme une morte. Je n’ai appris que beaucoup plus tard qu’elle avait fait une fausse-couche et que cela expliquait l’état dépressif dans lequel je l’ai connue ensuite pendant plusieurs années. J’étais ignorante de ses raisons, mais une sorte d’intuition me portait à penser que l’histoire familiale peut se reproduire … et maman était orpheline de mère à l’âge de six ans.
Aussi, Cécile était le prénom de mon institutrice de la première jusqu’à la quatrième primaire. Brune, de petite taille, mais belle et élégante même vêtue de son cache-poussière bleu, elle savait tenir d’une poigne ferme les élèves de ses deux classes.
Dans sa volonté d’inculquer le calcul à l’une de mes compagnes particulièrement rétive, et en accord avec les parents, elle s’était souvent montrée cruelle à son égard. Ainsi, devant toute la classe, elle coloriait ses ongles à la craie ou peut-être même au marqueur, pour autant que je m’en souvienne, et lorsque le compte était inexact, ce qui était fréquent, elle les frappait sèchement d’un coup de latte en bois. Elle accompagnait ce geste de reproches sévères lui indiquant ses manquements par rapport à l’attente de ses parents.
Je partageais son humiliation comme si j’en étais moi-même la victime.
Madame Cécile avait été parfois injuste avec moi car, partant de sa propre échelle des valeurs, elle ne posait pas les questions qui auraient permis d’expliquer mon comportement sans pour autant le justifier.
Elle était généreuse, droite et fière, sans concession et peu encline à la sentimentalité.
Son attitude ne m’autorisait pas à lui confier mon souci. Ainsi, elle n’a jamais su la cause d’une formidable crise de larmes et de sanglots qui la laissée désarmée, impuissante et moi-même, démolie.
Hormis cela, je lui dois beaucoup pour avoir éveillé mon intérêt, pour avoir souligné mes capacités, pour avoir aiguisé mon intelligence. Sans elle, je n’aurai peut-être pas trouvé refuge dans le besoin de comprendre le monde pour mieux le supporter et m’y intégrer. Sans minimiser les efforts de mes parents et la persévérance dont j’ai dû faire preuve, je lui suis reconnaissante de ce que je suis aujourd’hui médecin.
En fait, Cécile, tu me pardonneras si je te trouve quelque ressemblance avec mon institutrice mais je pense sincèrement que ces attributs exercent sur moi à la fois une forme d’émulation et une sorte de mobilisation de mes forces qui me permet d’évoluer, de me dépasser, de me surpasser. Notre différence n’est pas forcément une opposition ; elle pourrait être une complémentarité. Je ne suis pas à une ambiguïté près ; je dirai que c’est un coup de fouet bénéfique, pour ne pas dire salutaire ou salvateur.
Alors, chère Cécile, sur les chemins de la sagesse, voyageons sans cesse quelque direction que nous choisissions !
Gisèle H
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4 commentaires:
Je ne comprends pas les problèmes de ton amie
Essai!!
Bonjour GiSèle,j'ai apprécié ta nouvelle que je trouve émouvante.Je trouve ce texte profond, avec beaucoup de remise en questions pour Alice qui se cherche.Ton texte suscite beaucoup de réflections.L'idée des lettres est chouette et offre plus de liberté pour le contenu. J'aurai voulu connaître son secret.
Nadera
t.
Bravo pour ton travail.
Nadera.
J'ai apprécié ton style, plus dépouillé que d'habitude, c'est très chouette.
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